L’incendie du Naviplane N500-01 « Côte d’Argent »

Le mardi 3 mai 1977, l’ambiance est fébrile à l’usine SEDAM de Pauillac : le premier essai du Naviplane N500 « Côte d’Argent » a eu lieu quelques jours plus tôt (le 19 avril) et a donné de bons résultats.
Le Naviplane est désormais sous le feu des projecteurs et Monsieur Marcel Cavaillé, Secrétaire d’Etat aux Transports, a annoncé sa visite à Pauillac pour le samedi suivant. Il doit faire un vol d’essai de 30 minutes.

La Reine d’Angleterre est également en visite privée chez le Baron Philippe de Rothschild à Pauillac et le Prince Charles doit inaugurer le Naviplane le 9 mai en même temps qu’il inaugurera le Mai Musical à Bordeaux.

Au cours des premiers essais, quelques jupes ont subi des déchirures. Elles ont été démontées et envoyées chez l’Angevinière pour réparation.

Michel Guédon : Ces réparations ont été faites à Varrains et les jupes m’ont été renvoyées à Pauillac. Mais il y avait des malfaçons, et cela ne s’est vu qu’une fois ces jupes remontées sous le N500. Vu le temps qu’il nous restait avant l’inauguration, l’équipe de Varrains est venue les rectifier sur place à ma demande.

L’incident n’est pas grave et sa réparation pourrait attendre. Mais les responsables de la SEDAM veulent que tout soit parfait pour la visite du ministre et ordonnent l’intervention. Il s’agit en l’occurrence de coller quelques “rustines” sur les jupes endommagées.

La procédure normale voudrait que les jupes soient déposées pour que la réparation soit faite à l’atelier. Mais le temps manque, et l’intervention est tellement minime que l’on décide de la faire directement sur l’appareil qui se trouve levé sur les vérins, devant l’usine.

Le ventilateur de sustentation tribord a été démonté et se trouve en maintenance, le puits de sustentation est donc libre.
De plus, les vérins qui soulèvent la machine ayant montré des signes de faiblesse quelques jours plus tôt, des caisses en bois ont été installées sous le Naviplane. Même si elles ne résisteraient pas très longtemps en cas de défaillance d’un vérin, elles retarderaient l’affaissement de la machine et laisseraient aux ouvriers le temps de se dégager.

Michel Guédon : Sous les jupes, il faisait noir et l’éclairage était assuré par des guirlandes d’ampoules 24 volts traînant au sol, SANS AUCUNE protection. Dans l’après-midi, j’ai installé l’équipe sous la machine (une jeune femme accompagnée de son chef) en lui précisant ce qu’il y avait à faire.

Les deux ouvriers sont équipés de seaux de colle à base d’acétone, de bidons de dissolvant et de pinceaux pour étaler la colle. La réparation commence à l’avant tribord.

Vers 19H20, la jeune femme marche sur une ampoule et en reculant renverse un bidon de dissolvant qui s’enflamme aussitôt. Les deux ouvriers parviennent à s’échapper du brasier.

Michel Guédon : Le diluant était du Toluène. Pour nous son surnom était « Toto ». Il diluait la colle néoprène fraîche, et la « ravivait » au moment du collage des deux parties encollées. Si on veut que cette colle soit efficace, il faut prendre de grandes précautions vis à vis de l’humidité surtout. Bref une fois de plus, nous faisions du bricolage ce jour-là !

Voici de que m’a dit la jeune femme : « Je préparais un collage, et j’ai heurté (ou mis le pied) sur une ampoule, j’ai eu peur et en reculant, j’ai renversé le bidon de solvant, il y a eu embrasement. »

Le feu prend sous le Naviplane, à l’aplomb des réservoirs de kérosène. Le puits de sustentation fait cheminée et les caisses en bois empêchent de poser le Naviplane au sol, ce qui pourrait étouffer le feu.

Les deux lances à incendie de la base sont mises en action, mais, alors qu’elles ont été vérifiées quelques jours plus tôt, l’une des deux ne fonctionne pas.

Le feu est pourtant presque maîtrisé quand la réserve de la seule lance qui fonctionne arrive à épuisement. Le feu repart et l’engin est entièrement détruit en moins d’une heure. Les pompiers de Lesparre, de Saint-Laurent-de-Médoc et de la raffinerie Shell voisine arrivent trop tard.

Jean-Paul Turquet : Un camion de kérosène se trouvait à proximité du Naviplane en vue d’un refueling pour les prochains vols.
La catastrophe aurait pu être encore plus terrible si le camion de kérosène avait explosé. Heureusement les ouvriers présents, qui n’avaient pas les clefs du camion, réussirent à l’éloigner de l’appareil en le poussant.

La chance, d’une certaine façon, était du côté de la SEDAM ce soir-là car le vent était bien placé. L’appareil étant à une vingtaine de mètres du hangar, si le vent avait rabattu les flammes et les débris sur le hangar, le Naviplane « Ingénieur Jean Bertin » qui était en finition aurait terminé sa carrière avant de l’avoir commencée.

Michel Guédon : Pour moi la journée était terminée et je suis rentré au camping municipal, à l’autre bout de Pauillac, en compagnie d’André Lafont qui avait aussi sa caravane là. Nous nous retrouvions tous le soir en famille.
A un moment, l’un de nous a vu de la fumée vers l’usine et a dit en plaisantant : « C’est le N500 qui brûle, on va être tranquilles ! ». Le dépôt de carburant de la Shell n’étant pas loin de l’usine, nous avons pensé que le feu venait de là.

Jean-Paul Ritaine : Ma journée de travail à l’usine SEDAM était terminée et je venais d’arriver en ville quand j’ai vu une immense colonne de fumée noire. J’ai d’abord cru que c’était la raffinerie Shell qui brûlait.
Quand j’ai compris que le Naviplane avait flambé, j’ai appelé mon épouse dans le Nord où elle venait d’accoucher pour lui dire que j’étais sans doute au chômage, alors que je venais d’arriver !

Jean-Paul Turquet : Nous étions à cette époque en pension à Saint Laurent et Benon, à 8 Km de l’usine. Nous étions en train de dîner quand la patronne vint nous prévenir que les informations régionales venaient d’annoncer un incendie spectaculaire sur le N500.
Stupeur de notre part, nous nous précipitons dehors pour apercevoir dans le lointain une colonne de fumée noire.
Nous fonçons en voiture et quand nous arrivons à l’usine, tout est consommé, le N500 n’est plus qu’un amas de ferraille. Le feu a été tellement intense que l’appareil a littéralement fondu, le métal était tellement chauffé que la pression de l’eau des lances à incendie a perforé les flancs du N500, comme une poinçonneuse un ticket de métro.

Une Commission d’enquête est nommée par le Secrétaire d’Etat aux Transports. Elle est dirigée par l’ingénieur général Yves Rocquemont, commissaire aux transports maritimes. Elle est constituée d’experts et de spécialistes de la prévention et de la lutte contre les incendies dans les navires et les aéronefs.

Cette Commission fait établir un périmètre de sécurité autour des restes du Naviplane et interdit que l’on en prenne des photos.
C’est Jacques Jean, responsable de la sécurité de l’usine, qui découpe la carcasse pour l’envoyer à la ferraille. Le découpage de la partie où le feu s’est déclaré se fait sous le contrôle des Experts.

Les dégâts sont rapidement estimés à 59 millions de francs par le Centre de documentation de l’information de l’assurance, somme qui devrait être versée par les quinze compagnies d’assurances qui assuraient le Naviplane.

De l’appareil, seule la porte avant sera récupérée. Elle sera d’ailleurs utilisé sur le Naviplane « Ingénieur Jean Bertin » quelques temps plus tard.

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