Les Naviplanes N102 dans le Languedoc-Roussillon

Depuis 1969, la SEDAM dispose de plusieurs Naviplanes N102 mais n’a toujours pas de clients pour ces machines.
La première tentative d’exploitation d’un N102 sur la Loire à Tours s’est soldée par un échec. Il faut continuer à les présenter, partout où leur utilité pourrait être démontrée.

Avant de devenir PDG de la SEDAM en 1965, Abel Thomas a participé activement à la « Mission Racine » (Mission interministérielle d’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon).

On trouve une trace de son action dans le livre de Pierre Racine « Mission impossible ? – L’aménagement touristique du littoral Languedoc-Roussillon ».

Pierre Racine : Abel Thomas sera l’âme et le moteur de la grande oeuvre qui allait commencer. […] Il est bien le type d’homme qui peut traduire une idée en volonté et en acte. D’une exceptionnelle imagination concrète, « visualisant » au sens fort du terme ce qui n’existe pas encore, d’une énergie peu commune mais s’embarrassant peu, il est vrai, de formalités administratives, entraînant les plus sceptiques, il se met immédiatement au travail. Dès 1959, il parcourt le Languedoc-Roussillon, où il connaît beaucoup de monde, notamment les élus politiques […]. A pied ou au volant de sa vieille deux chevaux Citroën, il visite les lieux dans des conditions pittoresques, se perdant parfois dans des marécages. Il revient à Paris convaincu qu’il faut aménager touristiquement le littoral du Languedoc-Roussillon, dont la côte encore vierge offre d’immenses possibilités. […]
L’opération d’aménagement va désormais se préparer, sans qu’aucune décision de principe soit encore prise. Abel Thomas joue dès lors un rôle décisif. Il parcourt inlassablement la côte et choisit les emplacements où pourraient être créées des stations. Il commence à négocier avec les propriétaires et leur demande des options.

C’est donc naturellement que le Languedoc-Roussillon va accueillir à partir de 1970 plusieurs Naviplanes N102.
Basés principalement à La Grande Motte, il effectueront en été des promenades en mer de vacanciers.

Michel Piller était alors âgé d’une douzaine d’années et il a vécu cette aventure de l’intérieur.

Michel Piller (récit écrit en octobre 2000) : … « Dis M’man, quand est-ce qu’il arrive ? »…

En cette fin du mois d’août 1970, il fait encore chaud dans le sud de la France, à La Grande Motte cette géniale ville à peine sortie des sables et qui ressemble plutôt à un immense champ de grues qu’à une future station balnéaire. Il y a aussi encore beaucoup d’estivants venus profiter de leurs derniers jours de vacances.

Un proche ami de ma famille, Colonel retraité de l’Armée de l’Air française, s’est reconverti dans « La Mission »… Oh, rien de très clérical dans cela, il s’agit de la Mission Interministérielle pour l’Aménagement Touristique du Littoral Languedoc-Roussillon…

Cette deuxième moitié du vingtième siècle est très riche en événements technologiques majeurs et en aventures humaines. Voici à peine plus d’un an, Neil Armstrong et Buzz Aldrin avaient marché sur la lune et Concorde avait fait son premier vol. Promus alors à un bel avenir, les véhicules sur coussin d’air étaient en plein développement. Sur un rail très spécial, l’Aérotrain faisait ses essais en Île de France et dans l’Orléanais. Sur la terre et sur l’eau, les Terraplanes et autres Naviplanes avaient depuis longtemps montré leur aisance et leurs possibilités. La conviction de leur potentiel avant-gardiste était alors telle que les nouvelles stations du sud de la France, de par leur architecture novatrice et leur urbaniste résolument orienté vers l’avenir, étaient apparues comme un terrain propice à la promotion de ce nouveau concept de transport, de l’an 2000 comme on se plaisait à le qualifier à l’époque !

« On dit » que ça vole, à quelques centimètres au-dessus du sol. « On dit » que ça peut se déplacer à plus de cent vingt kilomètres à l’heure sur l’eau, bien plus vite en tous cas que les rapides bateaux les plus courants de l’époque.

Les deux villes pilotes alors retenues pour recevoir les engins avaient donc été La Grande Motte et, plus au sud, Port Leucate. Leur construction était en effet déjà très avancée en regard des autres telles que Le Cap d’Agde ou Port Camargue. Notre ami dont la responsabilité encadrait tout le littoral avait déjà passé presque deux ans à étudier le système, principalement avec les N300 sur la Côte d’Azur. Il s’appliquait à la mise en place de la structure détachée de la SEDAM à La Grande Motte, en vue de l’exploitation touristique de deux ou trois Naviplanes de douze places, de type N102. Il s’agissait par ailleurs de mener une campagne d’essais d’intégration dans le trafic maritime et plaisancier de ce mode de transport un peu spécial, et de la définition d’une gamme de matériel adaptée aux besoins.

Déjà l’an dernier, j’avais pu voir à l’arrêt et à Port Leucate une version prototype oblongue du N102. Mais là, il y avait au moins une bonne dizaine de jours qu’il se faisait attendre. Les retards pour l’arrivée du Naviplane se cumulaient et je voyais arriver le moment où il me faudrait partir d’ici sans avoir pu le voir en service. Personnellement, j’aurais volontiers séché la rentrée scolaire, mais ma mère ne l’entendait pas du tout de cette oreille !

Ce devait être, je crois, quelque chose comme le 1er septembre… Rien à l’horizon de la grande bleue…

2 septembre… Toujours rien à l’horizon de la grande bleue… L’impatience grandit…

3 septembre… Normalement c’est pour aujourd’hui, nous a-t-on dit, il était temps ! J’attends, assis au bord de la mer, à l’extrémité du slip, cette bande de bitume en pente prévue pour recevoir le Naviplane, d’une centaine de mètres de longueur, construite sur la plage Ouest proche des chantiers navals et de ce qui maintenant est devenu La Motte du Couchant.

On dit qu’il est signalé au large des Saintes Maries, puis de l’Espiguette… Bientôt un mugissement se fait légèrement entendre, au loin, vers l’Est car il doit venir de Berre… Ça y est, je vois le haut de sa dérive et son aileron qui avancent vite derrière la jetée de cailloux… Soudain, le voici qui apparaît au détour du feu Ouest du port, traînant son panache d’eau. Il rugit de cette sonorité caractéristique des hélices carénées à pas variable. Ralentissement… Il aborde le chenal balisé pour lui, puis la plage, au pas. Je n’ose pas dire que le silence s’est fait, ce serait plutôt le contraire, mais je pense alors que tout le monde s’est tût.

Quelques ajustements de trajectoire, de poussée pour l’ascension de la rampe et le pilote positionne son étrange engin précisément au milieu de la piste pour s’y immobiliser en sustentation. Le ventilateur est coupé et la belle machine bleue et blanche se pose, d’abord par le nez puis par l’arrière et s’immobilise. Sur ses flancs, il porte son nom, N 102 C, C comme circulaire. Le moteur est stoppé et le silence est revenu sur la plage. Une foule venue nombreuse se masse au bord de ce qu’il est convenu d’appeler maintenant un « Naviport (© TM ® !) ».

Voilà, ce sera tout pour cette fois. C’est la mort dans l’âme qu’il me faudra rentrer chez moi, là haut vers le brouillard, à Orléans pour y attaquer ma difficile année de cinquième !

Les grandes vacances de 1971 se profilent et, unanimement, nous avons décidé d’aller… à La Grande Motte ! car nous savons qu’il doit revenir. Une réelle et efficace structure y a été mise en place par la SEDAM, à tel point que la société a obtenu un bureau à la capitainerie du port. Une fois débarrassé du sable qui n’a pas manqué de s’accumuler en un an, le slip reprendra du service.

TOTAL fournira le kérosène depuis la petite station service toute proche et une baraque ALGECO sera installée pour servir de guichet et de base « Naviportuaire »… car l’on pourra faire des baptêmes de l’eau sur coussin d’air tout l’été. Le projet promet même de pouvoir créer des liaisons entre les différentes stations du littoral, notamment bien sûr entre La Grande Motte et Port Leucate.

Je pense inutile de dire que cette année là, mes vacances furent vraiment très occupées et je n’ai pas dû avoir beaucoup le temps de me tremper dans l’encre bleue du Golfe du Lion, comme le dit le poète ! Levé tôt, très tôt même chaque matin, je ne me rappelle pas avoir manqué un seul des premiers vols. Ces vols très particuliers n’emmenaient pas, à priori, de passager mais si d’aventure quelque volontaire se trouvait à passer par-là, il était en général le bienvenu pour faire un tour, ne serait ce que pour lester l’appareil.

Certaines plages, par exemple celle du phare de l’Espiguette, étaient vides à cette heure matinale et aussi, alors, presque inaccessibles au public car les voies de communication étaient loin d’être ce qu’elles sont de nos jours… Ces grandes étendues de sable désertes étaient accessibles au Naviplane par le côté mer avec une aisance déconcertante ! L’un des grands plaisirs de notre pilote, capitaine au long cours au demeurant, était d’en choisir une assez longue, libre bien sûr, et de se la prendre en enfilade pour placer l’appareil à demi sur l’eau et à demi sur la terre ferme et ce à plus de cent à l’heure. À de nombreuses reprises, il s’arrêtait en mer coupant la sustentation, la remettait et repartait au milieu des bulles en balayant le Golfe du Lion avec force dérapages, tous exercices faciles avec ce genre d’appareil !

En contrepartie de ces inoubliables vols en aéroglisseur et des heures passées avec les équipages, je consentais de bonne grâce et sans rechigner à, de temps en temps, passer un coup de jet sur le slip et faire quelques menues basses besognes. Cela arrangeait bien ces messieurs de la SEDAM, et moi, à douze ans cela ne me coûtait rien, bien au contraire. Ce sont certainement parmi les meilleures vacances que j’ai dû passer ! Ce furent probablement les plus insolites en tous cas.

Le succès de la formule fut important. Bien sûr, cela ne pouvait toutefois pas faire l’unanimité. Le bruit conjugué de l’Astazou XIV et des deux hélices provoquait bientôt une levée de protestations de la part de certains riverains. Cependant, personnellement, mon souvenir le plus marquant de ces nuisances était le soulèvement d’une vraie tempête de sable et l’envol des dizaines de parasols lorsque le Naviplane faisait son demi-tour à chaque sortie. Il s’ensuivait un branle-bas de combat chez les plagistes les plus proches de la piste. Encore heureux qu’aucun ne se soit fait blesser…Le soir, un point fixe était systématiquement pratiqué, au cours duquel le chef mécanicien de chez Turboméca pulvérisait un produit de rinçage dans la turbine en vue d’éliminer les dépôts de sel qui auraient endommagé à terme les pièces de ce moteur qui rappelons-le était destiné initialement à équiper les Alouettes III. Les portes papillon se refermaient alors et il fallait attendre une longue nuit avant de reprendre la mer, ou l’air, le lendemain matin.

Les jours les plus intéressants pour la technique étaient sans aucun doute ceux pendant lesquels l’appareil était levé, principalement pour des raisons de maintenance ou de contrôle sous les jupes et sur le boudin flotteur. Mais ce serait sans compter aussi les caprices de la bête dont les pannes, parfois retentissantes, émaillèrent parfois ces deux mois de rêve… Tant mieux pour les parasols et les grincheux, et dommage pour ceux et celles qui n’ont pas pu participer à l’une de ces sorties. Espérons qu’ils auront gardé leur billet, cela pourrait bien aujourd’hui constituer une relique ! Bien sûr, avec le recul de trente ans, j’ai le sentiment d’avoir peut-être « un peu envahi » l’espace de travail et « un peu abusé » du temps et de la patience de ces ingénieurs… J’ai même pu parfois les importuner, allez. Quand on est gamin, on ne s’en rend pas vraiment compte, je les admirais et je les enviais, tout simplement. Mais ils n’ont jamais rechigné à s’occuper de moi ou à me confier même de petites tâches. J’en étais fier et très humblement je les en remercie tous du plus profond de mon cœur… Ils furent et sont restés des acteurs importants de ma jeunesse, déclenchant sans doute la passion qui m’anime encore aujourd’hui !

Pendant que se déroulaient à La Grande Motte les essais du N 102 C, une autre version, « l’Allongé », en était essayée à Port Leucate, rappelant la forme du prototype de 1969. Cette machine reprenait le concept général du N102, mais elle devait être un peu plus longue que la version C. La forme n’était plus circulaire mais plutôt oblongue et enfin il est probable qu’elle eut été capable d’emporter quelques passagers supplémentaires. Les conditions géographiques permettaient des sorties plus fréquentes qu’à La Grande Motte, eu-égard au fait que si la mer était trop formée, il restait toujours la possibilité d’aller voler sur le vaste étang de Barcarès. Ce fut pour nous, pendant ces mois de juillet et d’août 1970, l’occasion de fréquents voyages dans le Roussillon et nous avons pu y découvrir des choses aussi belles que les paysages des contreforts pyrénéens, qu’originales telles que le Lydia, un paquebot grec réhabilité en centre d’attractions, en discothèque et ensablé volontairement sur la plage à quelques dizaines de mètres de la mer. On l’appelait le paquebot des sables…

Au cours des mois qui suivirent, à l’automne 1970, une autre campagne d’essais nous conduira sur la Rance, près de Dinard. Le N 102 passera l’écluse de l’usine marémotrice à de nombreuses reprises et tâtera des conditions, parfois sévères, de la Manche. Après le Lydia, nous visiterons le Mont Saint Michel et les remparts de Saint-Malo…

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