Le Naviplane N102-L « Rigel »

Genèse

Parmi les Naviplanes N102 construits par le SEDAM, un exemplaire est un peu différent des autres : plus long de 70 cm, c’est une version « luxe » du Naviplane N102-C.
Connu sous le code « Naviplane N102-L » (L pour « Long »), il est baptisé « Rigel ».

Lorsque Jean-François Dimanche est embauché à la SEDAM en 1971 à Berre, son premier travail consiste (avec Michel Guédon) à terminer d’assembler cette machine.

L’appareil reste ensuite à la disposition de la SEDAM à Berre, en attendant une éventuelle vente.

A l’été 1975, à la demande du Département et de l’Aménagement du territoire du Languedoc Roussillon, le N102-L est amené à Sète pour réaliser des baptêmes sur l’Etang de Thau.

Jean-François Dimanche : Le 20 juillet 1975, j’ai convoyé le N102-L à Sète avec un fort vent d’Est. J’ai fait Berre – La Grande Motte en 2h30 avec des creux de 2m dans le Golfe de Fos. Pour éviter cette grosse houle je suis passé par la plage au maximum, en évitant les troncs et les estivants.
Après avoir ravitaillé à La Grande Motte, j’ai fait un vol direct sur Sète en passant par la pointe de l’Espiguette en 1h42.
Le retour s’est effectué en deux étapes : Sète – La Grande Motte le 7 septembre en 42 minutes, et le lendemain, après un décollage en catimini à 6h00, La Grande Motte – Berre en 1h36 en passant par la plage et la pointe de l’Espiguette.

En décembre 1975, le Naviplane N102-L est transféré par cargo de Berre à Pauillac où la SEDAM vient d’ouvrir l’usine de construction des Naviplanes N500.

C’est à cette période qu’il est vendu à un entrepreneur égyptien, M. El Gaouli, installé aux Emirats.

Les Emirats

Audoin de Dampierre (ancien Directeur Commercial de la SEDAM) : Avant d’entrer à la SEDAM, j’avais travaillé chez Berliet où on m’avait confié les affaires militaires et les pays d’Afrique et du Moyen Orient, dont les Emirats.
C’est ainsi que j’ai rencontré le Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre et le Cheikh commandant les Emirats et c’est via ce cercle de relations que j’ai rencontré M. El Gaouli.
Entré à la SEDAM, j’ai entretenu ces contacts.
Monsieur El Gaouli a acheté le Naviplane N102-L pour le prix d’une Bentley (200000 francs ?).

L’appareil est aménagé à Pauillac comme un avion de luxe, suivant les directives de son nouveau propriétaire : sofa, fauteuils, bar et air conditionné… Un petit générateur (SAFT avec un moteur Bernard) est installé sur la partie gauche de l’appareil.

Norbert Smith : Les aménagements ont été réalisés par les équipes qui avaient travaillé sur l’aménagement intérieur du Concorde.
J’étais en charge de changer toutes les vitres de l’appareil pour mettre du verre fumé. Un soir j’en a cassé une. Je suis allé chez Jean-François Dimanche (qui habitait à l’époque à Soulac) en pensant me faire engueuler. Jean-François m’a juste dit “Ce n’est pas grave, on va en commander une autre”, et il m’a invité à dîner.
J’aurais dû partir comme mécanicien du N102-L aux Emirats, mais le Service National m’a rattrapé…

En mai 1976, le Naviplane N102-L est embarqué à Bordeaux sur un cargo à destination d’Anvers puis sur le cargo Est-Allemand « Neubrandenburg » vers les Emirats.

Jean-François Dimanche le réceptionne au large de Dubai vers le 10 juillet… et découvre que les portes ont été forcées et que les serrures sont abîmées.
Le capitaine s’en défend mais à l’ouverture des portes tout le monde découvre les dégâts à l’intérieur de la cabine dans un silence gêné…

Jean-François Dimanche : A cette époque il fallait entre 3 et 6 mois pour avoir une place à quai pour décharger. Après négociation nous avons décidé de laisser tomber les dégâts contre la promesse du capitaine de mettre le N102 à l’eau plutôt que le décharger à quai.
L’opération s’est faite hors de vue du port mais le N102 n’avait pas beaucoup de kérosène dans ses réservoirs. J’ai réussi à gagner le port de Dubai, mais à l’arrivée il ne me restait pas 50 litres, c’est à dire moins de 6 minutes de vol.
J’ai finalement rejoint Sharjah le lendemain matin, après ravitaillement.

Après nettoyage de l’intérieur de l’appareil, j’ai fait des démonstrations autour de Sharjah, principalement à Hamriya, localité dans le nord de Sharjah qui a un marais et où le chameau ne va pas. C’était un véritable plaisir d’emmener tous les émirs et consorts dans les marais, de s’y promener, se poser et repartir.

En décembre, Jean-François Dimanche installe un APU en remplacement du groupe générateur SAFT dont les batteries ne résistaient pas à la chaleur.
C’est Philippe Bernom qui viendra de France pour réaliser les modifications électriques.

Jean-François Dimanche : Le propriétaire avait acheté le Naviplane pour aller à la pêche, mais j’ai fait aussi de nombreuses démonstrations, dont l’une au président actuel des Emirats Arabes Unis dans son île de Ghanada au nord-est d’Abu Dhabi. C’était le 14 juillet 1977. Il faisait 50°C et la climatisation de l’appareil était tombée en panne !

Jean-François Dimanche : J’étais seul, donc je pilotais, j’assurais la maintenance et je devais former des pilotes et mécaniciens… mais je n’ai jamais trouvé personne.
En un an j’ai fait environ 250 heures de vol, avec quelques petits problèmes dont une turbine changée sur la plage de Sharjah.
Nous sommes tombés en panne à 100 m de la plage et avons tiré le Naviplane sur le sable à l’aide d’un bout. J’avais dégonflé le boudin pour que le N102-L repose sur le sable, mais ce n’était pas suffisant. J’ai donc demandé à des personnes présentes de monter sur l’appareil pour le lester. Nous avons ensuite pu placer la nouvelle turbine à la main et j’ai refait toutes les connexions.
J’avais une turbine de rechange car l’Astazou XIV n’était pas marinisé. La maintenance était difficile, il fallait impérativement rincer la turbine après chaque sortie pour la débarrasser du sable et du sel. Ce jour-là, la turbine a fait une sur-température lors de l’entraînement au pilotage du propriétaire du Naviplane.

Fin juillet 1977, le départ de Jean-François Dimanche est programmé. La SEDAM le rappelle d’urgence pour participer aux essais du Naviplane N500-02 « Ingénieur Jean Bertin » qui doit être convoyé au plus vite à Boulogne sur Mer.
Jean-François Dimanche construit un abri pour mettre le Naviplane N102-L en sécurité et rentre en France.

En 1983, lorsque l’aventure du Naviplane N500 sur La Manche s’arrête et que la SEDAM ferme définitivement ses portes, Jean-François Dimanche se retrouve au chômage.
Le propriétaire du Naviplane N102-L lui envoie des billets d’avion pour lui et sa famille et l’invite à revenir à Sharjah pour remettre l’appareil en marche.

Jean-François Dimanche : En avril 1983, je pensais retrouver le Naviplane N102-L dans son hangar, mais je l’ai en fait découvert en bien mauvais état dans le dépotoir de la société de son propriétaire, au milieu d’un tas de détritus. Il n’avait pas fonctionné depuis mon départ en 1977, 6 ans plus tôt !
Un anglais avait essayé de le démarrer sans succès, le pare-brise était cassé, le boudin crevé…

Jean-François Dimanche : Avec l’aide d’un égyptien (Ibrahim) et de deux indiens Sikhs (Sundatte et Qatar Sing), j’ai construit un atelier entièrement réalisé avec des matériaux de récupération trouvés alentours, y compris les deux groupes de conditionnement d’air et le groupe électrogène…

Cet atelier permet de travailler à l’abri du sable et de réaliser une révision complète de l’appareil (turbine, hélices, ventilateurs, boudin et jupes, peinture…). Les réparations durent 6 mois, mais en septembre 1983, le Naviplane N102-L est prêt à revoler.
Il n’est pas envisageable de démarrer la turbine à l’endroit où le Naviplane N102-L est stocké. Il est donc transporté par camion vers la plage.
Après divers essais au sol, l’appareil reprend la mer pour des démonstrations.

Jean-François Dimanche : J’ai réalisé une centaine d’heures de vol entre septembre 1983 et août 1984.
A Sharjah, je me posais sur la plage de l’hôtel Continental devenu depuis l’hôtel Radisson. Je faisais souvent des démonstrations dans les marais du côté d’Al Hamriya au Nord-Est de Sharjah. Il n’y avait rien du tout, à l’époque c’était le désert.

Jean-François Dimanche sollicite la SEDAM en vue de changer le système de jupes du Naviplane N102-L et d’y installer les nouvelles jupes biconiques qui ont été mises au point avec succès pour le Naviplane N500.
La SEDAM produit un plan d’adaptation le 12 avril 1983. C’est vraisemblablement le dernier projet de la société.

Parallèlement à ses activités de pilote du Naviplane, Jean-François Dimanche est directeur d’une société (CME : Contracting Marine Engineering)  qui emploie 700 personnes et construit des buildings, villas…
Le grand patron de cette société est le propriétaire même du Naviplane N102-L, et par ailleurs propriétaire d’un grand hôtel à Sharjah.
Mais en 1983, l’Emir de Sharjah décrète l’interdiction de l’alcool dans les hôtels de l’Emirat, provoquant ainsi la faillite de plusieurs d’entre eux, et par ricochet, la fermeture de la CME qui pourtant fonctionnait alors à plein régime.

Sans travail, Jean-François Dimanche est contraint de rentrer en France en août 1984.

Il retournera aux Emirats en 1986, mais ne retrouvera malheureusement aucune trace du Naviplane N102-L « Rigel ».

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