Convoyage du N500 « Ingénieur Jean Bertin » entre Pauillac et Boulogne sur Mer

Un périple de 750 milles (1400 km) parcourus en 25 heures de vol

Les premiers essais du N500-02 terminés (une trentaine de vols sur la Gironde), le temps est venu de livrer l’appareil à la compagnie Seaspeed à Boulogne sur Mer pour une mise en service de l’aéroglisseur à l’été 1978.

Michel Guédon : C’est lors des premiers vols d’essais à Pauillac que nous avons constaté le manque de fiabilité des jupes et que l’on m’a chargé de leur mise au point.
Les premières jupes étaient fabriquées par l’Angevinière à Joué les Tours et se déchiraient trop facilement, sur toute leur longueur.
Un nouveau tissu a été choisi chez Colmant-Cuvelier à Lille et c’est à cette époque que nous avons pris la décision de ne plus faire de couture sur les jupes afin de ne pas affaiblir les jonctions. La partie basse était rivetée à la partie haute et devenait ainsi démontable.

Jean-François Dimanche : Le premier montage des lés sur les jupes 1 bâbord et tribord a été fait en novembre 1977 à Pauillac juste avant notre départ.

Michel Guédon : Le convoyage vers Boulogne a fait la preuve de la solidité du nouveau tissu et de son système de fixation. A l’époque, un coussin complet coûtait environ 1 million de francs et il fallait le temps de le fabriquer, ce qui explique qu’à la mise en service commercial, il restait peut-être encore quelques anciennes jupes.

Le départ de Pauillac est initialement prévu le dimanche 20 novembre 1977, et tout un dispositif a été mis en place sur le parcours pour assurer les contrôles de l’appareil et les ravitaillements.
Mais la météo est très mauvaise et les prévisions ne donnent pas d’amélioration avant une semaine.
Le dimanche 20, à 7h30, la décision est donc prise de reporter le départ au vendredi 25.

Ainsi, le vendredi 25, la première étape du voyage, Pauillac – Le Verdon (à l’embouchure de la Gironde) est couverte en 30 minutes de vol.

Jean-Paul Turquet : Nous les marins on nous avait chargés, en tant que navigateurs, de préparer la navigation de la remontée : cartes marines, routes, dangers, etc…
Le Commandant Cerbelaud, notre patron SNCF, avait loué un petit avion piloté par Gilles Laloum, et avec le Commandant Leroux (qui sera nommé chef-pilote plus tard) ils avaient survolé les côtes jusqu’à Boulogne pour choisir les meilleurs plages pour se poser ainsi que les plages de déroutement.
J’avais été chargé de rédiger le Manuel Sécurité Incendie et Evacuation, donc pendant la remontée il y avait à bord, en plus des 12 pilotes SNCF, des matelots pour la sécurité incendie et évacuation et évidemment des mécaniciens ATA.
Avant le départ il y avait eu une discussion serrée avec la SEDAM pour nous laisser un peu le manche en poste copilote. Dans les faits j’ai du piloter 20 minutes, nous étions un peu frustés !
En revanche, nous avions la charge de la navigation et nous avons passé pas mal de temps à nous geler au radar.

Le lendemain, le temps est beau et l’appareil rallie Quiberon tôt dans la matinée. Il se pose sur la plage du camping de Pen-er-Lé où un camion-citerne l’attend pour le premier ravitaillement.

Le Naviplane repart à 13h30 en direction de Douarnenez où le point d’atterrissage, d’abord prévu à Sainte Anne la Palud, est déplacé à La Lieue de Grève. Il s’y pose vers 17h00 et une foule considérable se masse bientôt sur la plage.

Jean-François Dimanche : Nous nous sommes posés dans un champ de maïs fraîchement coupé, je pense que les jupes ont pris un sérieux coup de vieux…
Nous avons passé la nuit dans un hôtel.

Le dimanche 27 le Naviplane part en direction de Cherbourg, mais il fait finalement escale à Erquy, par précaution après un incident sur deux jupes entre Sept Iles et Bréhat. Son arrivée provoque à nouveau un gros attroupement.
L’appareil ne peut être ravitaillé qu’en fin de soirée, car le camion-citerne était parti pour Cherbourg et a donc dû revenir.
Il fait très froid et le vent s’est levé.

Jean-François Dimanche : Première déchirure de jupes juste après le passage du Chenal du Four (entre la côte du Finistère et les Iles d’Ouessant).
L’atterrissage à Erquy a été guidé par Robert Anger (Directeur Technique de la SEDAM) qui était originaire de la région et y possédait une maison.
Nous avons réparé les jupes avec Michel Guédon, couchés dans le sable mouillé car la plage était petite et à marée haute, l’arrière du N500 était dans l’eau. Après avoir bataillé entre les sangles, percé un certain nombre de trous et posé des emplâtres un peu partout, le N500 « Ingénieur Jean Bertin » était de nouveau opérationnel.
Nous avons passé la nuit dans une colonie de vacances, avec bataille de polochons en règle !

Le N500 quitte Erquy en direction de Siouville (à côté de Cherbourg) le lundi 28 à 8h30, mais la mer est très forte et les assurances n’autorisent pas le Naviplane à voler dans ces conditions : il rencontre par endroits des vagues de plus de 4 mètres !
Les pilotes (Jean Cluchague et Jean-François Dimanche) rebroussent donc chemin après 45 minutes de vol seulement.

Jean-François Dimanche : Retour sous les jupes pour Michel Guédon et moi-même pour renforcer des points jugés faibles.
Après une journée de travail, sous la machine, nous avons passé une deuxième nuit dans la colonie de vacances… un peu plus calme que la précédente, fatigue oblige…

L’étape de Siouville est remise au lendemain mardi et le N500 y arrive à 12h30 avec une heure d’avance sur l’horaire prévu, malgré des conditions de mer toujours difficiles.
Après ravitaillement, il repart à 13h50 en direction d’Houlgate où il se pose en fin d’après-midi.

Jean-François Dimanche : Nous avons à nouveau déchiré une jupe au large de Cherbourg, et nous sommes posés à Houlgate sous les projecteurs de la télé et la neige.
Nous avons encore passé la nuit sous la machine avec Michel Guédon dans des conditions de fous : il neigeait, nous étions posés dans des parcs à moules et il fallait creuser le sol pour dégager les jupes. Pas d’espace entre la structure du N500 et le sol (juste l’épaisseur des patins d’atterrissage), et le noir le plus absolu. Nous n’avions que nos lampes torches et nos outils.
On m’a envoyé me coucher vers 5H00 du matin car le départ était prévu à 7H00 et la Direction avait décidé que je piloterais.
Nous étions logés dans un couvent ou une abbaye. Je me suis couché dans un lit superposé tout habillé, couvert de débris de moules et autres… je puais !
Mais à 7H00, le « Jean Bertin » était prêt et nous sommes partis par un temps frais à petite vitesse (André Lafont nous avait limités à 30 nœuds) jusqu’à Boulogne sur Mer.

L’ultime étape, entre Houlgate et Boulogne sur Mer est couverte en 4 heures et le Naviplane N500 « Ingénieur Jean Bertin » se pose à l’hoverport du Portel à 13h25.

Jean-François Dimanche : Michel Guédon et moi sommes descendus par la porte arrière. Nous étions tellement sales que nos combinaisons et blousons tenaient debout.
Après le pot de bienvenue offert à l’hoverport nous nous sommes rendus à l’hôtel Mercure dans le centre de Boulogne sur Mer pour nous laver enfin ! Nous avons bouché les canalisations des douches !
Le soir, toute l’équipe d’essais a dîné dans un grand restaurant. Nous étions exténués.

Michel Guédon :  Tout ce voyage a été entrepris sans prévoir aucune équipe « jupes » ! Si Jean-François Dimanche n’avait pas eu la gentillesse et la générosité de m’aider, je me serais retrouvé SEUL ! J’en éprouve encore de la colère !

Pendant ce périple entre Pauillac et Boulogne sur Mer, le Naviplane N500 a parcouru 750 milles (1400 km) en 25 heures de vol, ce qui constitue alors un record du monde.

Les vols d’essai sur la Manche débuteront le 16 décembre 1977.
Ils se poursuivront en attendant le baptême officiel du Naviplane N500 « Ingénieur Jean Bertin » et sa mise en service commercial en juillet 1978.

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